Biodiversité : ruée vers les pôles et les sommets
Les êtres humains ne sont pas les seuls à migrer en raison du changement climatique. Certaines espèces quittent également leur foyer d’origine pour s’installer sous des climats devenus plus favorables… au risque d’une compétition accrue entre elles. Un article de CNRS le Journal avec la participation de Jonathan Lenoir, chercheur au sein de l'unité Écologie et Dynamique des Systèmes Anthropisés (EDYSAN - CNRS/UPJV).
En 2021, le rapport Groundswell de la Banque mondiale calculait que, d’ici à 2050, jusqu’à 216 millions de personnes pourraient migrer à cause du changement climatique. Les raisons sont connues : canicules, incendies et sécheresses à répétition, baisse des rendements agricoles, montée des eaux et recul du trait de côte… Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on peut s’attendre à ce que le changement climatique affecte l’ensemble du vivant.
En effet, on observe déjà des mutations massives dans les aires de répartition de milliers d’espèces animales et végétales. Parmi elles, les papillons, dont une récente méta-analyse a prouvé qu’au moins 10 % des espèces connues à ce jour voyaient leur répartition géographique changer. « Depuis les premiers travaux de l’écologue états-unienne Camille Parmesan, dans les années 1990, les papillons font office de sentinelles du climat, explique Jonathan Lenoir, directeur de recherche au CNRS et coauteur principal de l’étude. Leur remontée vers le nord, en Europe et en Amérique du Nord, représente la première empreinte biologique du changement climatique. »
Pourquoi le nord ? Parce que, « plus on va vers les pôles ou plus on monte en altitude, plus il fait froid », poursuit l’écologue amiénois. Par ailleurs, en grimpant les flancs d’une montagne, on perd en moyenne 0,6 °C pour 100 m de dénivelé, soit 6 °C par kilomètre.
Impossible de lézarder au soleil
Un constat pour partie confirmé par Jonathan Rolland. Dans une étude publiée en 2026, le chercheur au CNRS et ses collègues, dont Jonathan Lenoir, ont prouvé que, sur 1888 espèces observées, allant des insectes aux plantes en passant par les oiseaux et les poissons, plus de la moitié d’entre elles se déplaçaient vers le nord pour fuir la chaleur sur les bordures dites « chaudes » (donc au sud, pour l’hémisphère Nord) de leurs aires de répartition.
Jonathan Rolland détaille les raisons de ces exodes climatiques : « Une espèce qui vit au-dessus ou en dessous de sa zone de tolérance thermique en est physiquement affectée. Les grenouilles se déplacent très lentement en dessous de 0 °C, les insectes entrent en torpeur, les plantes perdent énormément d’eau quand il fait trop chaud… Bref, le métabolisme ne suit pas. »
Un stress thermique encore plus insupportable pour les espèces ectothermes (communément appelées « à sang froid »), dont la température interne varie avec la température extérieure. Quand le mercure devient insoutenable, difficile pour les insectes et reptiles de lézarder au soleil !
Pics et pôles
Cependant, cette remontée vers les pics et les pôles est loin d’être homogène. Elle suit les bizarreries géographiques du globe terrestre, à commencer par les barrières physiques que sont les mers et les montagnes. Depuis son laboratoire toulousain, Jonathan Rolland remarque que « les populations locales, pour maintenir leur température de préférence, ont tendance à remonter en altitude… et donc à aller vers les Pyrénées, au sud ».
Un phénomène généralisé sur le continent européen, marqué par ses massifs alpins, carpatiques et pyrénéens orientés ouest-est, que Jonathan Lenoir met en miroir des Andes et Rocheuses américaines orientées nord-sud. « Dans les Amériques, à mesure qu’une espèce monte en altitude, elle monte également en latitude – au nord ou au sud. Or, en Europe, les espèces montant vers des sommets de petite taille risquent de tomber dans un piège climatique et d’y former des îlots de population voués à s’éteindre avec la hausse des températures. » Et le chercheur de soupirer : « Question altitude et donc température, le Jura et les Vosges, ce n’est pas comme les Alpes… »
Ces pièges climatiques en montagne figuraient au cœur d’un article publié en 2025. Si le scientifique amiénois y contestait l’hypothèse d’un « escalator vers l’extinction », c’est-à-dire d’une compétition mortelle entre espèces à mesure que celles des basses altitudes montent vers les sommets, il théorisait cependant celle d’une « dette d’extinction ».
En d’autres termes, si l’extinction n’a pas encore lieu aujourd’hui, elle aura lieu demain, car « le taux de mortalité de certaines populations d’une espèce dépasse dès à présent leur taux de natalité ». Jonathan Lenoir prend pour exemple les chênes, qui peuvent vivre des siècles et survivre à plusieurs étés caniculaires, particulièrement les plus vieux avec leurs profondes racines… tandis que les plus jeunes n’y résistent pas, de sorte que l’espèce est vouée à s’éteindre si les étés caniculaires persistent.